La mariée était trop belle …

La mariée était trop belle …

Elle s’appelait Laura. Tous les gens qui la connaissaient n’en disaient que du bien. Sous sa jeune apparence, elle savait tout faire, possédait une mémoire absolue et faisait la java comme personne d’autre. Alors, quand elle a proposé ses services, nos responsables, qui visiblement connaissaient ses parents, se sont empressés de l’intégrer dans notre société. 

Il faut dire qu’elle présentait bien. Elle avait travaillé pour les plus grands. Et chaque fois, elle laissait un souvenir impérissable chez ses employeurs. Pour un tel, elle avait réorganisé le système de gestion financière. Tel autre avait utilisé ses services pour intégrer sa dernière fusion/acquisition. Bref, elle avait une expérience exceptionnelle.

Bien sûr ses tarifs étaient élevés. “Mais l’important”, disait-on dans les Business Clubs, “c’est le ROI.”. Elle avait donc du sang royal ? Non il s’agit du Return on Investment, le retour sur investissement. Elle coûtait cher mais rapportait encore plus d’argent. En tout cas, c’est ce que les chefs d’entreprises qui l’avaient employé affirmaient. Les directeurs comptables restaient eux beaucoup plus discrets sur le sujet. Mais, ce ne sont que des comptables. 

Notre directrice avait donc sauté le pas et après négociation avec ses agents, Laura fit son entrée dans nos locaux. Sa mission ? Tout simplement moderniser le système d’information. Fini ces vieilles technologies peu attrayantes sur des serveurs anciens. Place au modernes, au glamour. Elle allait décommissionner le Mammouth. Avec elle, les meilleurs informaticiens se battraient pour travailler chez nous. 

Elle fit signer moultes contrats à notre Direction et dissémina ses logiciels dans tous les recoins de l’entreprise. Bien sûr, nos serveurs étaient trop anciens pour profiter de son talent. Il fallut donc louer des machines chez ses partenaires. Pourquoi ne pas acheter ces équipements plutôt que de louer ? Mais parce que c’est moins rentable. Et puis le matériel devient obsolète si vite. Et une ligne de plus dans les dépenses. 

Pour remplacer nos anciennes procédures et nous adapter à son organisation, il fut décidé qu’elle travaillerait en parallèle de nos anciens services. Il nous étaient demandés de suivre son rythme. Nous devions nous adapter à ses requêtes et fournir les informations suivant son formalisme. Place au modernisme. 

Certains d’entre nous émirent des critiques par rapport aux méthodes employées. Le Mammouth ne s’apprivoise pas à coup de pied. Et le contraindre peut entraîner plus de problèmes qu’autre chose. Et puis, les contrats signées pour elle présentaient des clauses étranges. La réversibilité (changement de prestataire pour maintenir un service) n’était pas prévue. Les équipements étaient situés loin de notre territoire. Et les coûts  (licences, maintenances, …) n’étaient jamais réellement indiqués.

De plus, l’argent déjà dépensé n’était jamais suffisant pour Laura. Il fallait toujours plus. Les comptables n’en dormaient plus. Mais les cassandres ne sont jamais écoutés et la Direction s’enferma dans sa logique. Il faut dire qu’avec l’argent déjà dépensé, revenir en arrière n’était pas envisageable. Les esprits chagrins furent muselés. 

Le temps passait, et malgré toutes les bonnes volontés des employés de l’entreprise le gain semblait bien plus faible que ce qui était annoncé. Des promesses, toujours des promesses. Et la situation devint intenable. Aucun responsable n’osa blâmer Laura. C’était de notre faute si le le chef d’oeuvre mettait autant de temps à se mettre en place. Et si cela nous dérangeait, nous n’avions qu’à partir.  

Après quelques recherches, nous nous aperçûmes que chez les autres employeurs de Laura, la situation avait été la même. Mais personne n’osait critiquer. Elle avait travaillé pour les plus grands. Ce sont les esprits mesquins qui ne comprenaient pas l’étendue de son talent. Il faut dire que pour se vendre Laura avait en réalité la meilleure équipe Marketing, des experts du maquillage. Et si on la critiquait, son équipe Juridique faisait disparaître les gêneurs. 

Lorsqu’une entreprise dépense trop d’argent dans une technologie, elle ne se vante pas de cela. Au contraire, elle niera l’échec et remettra donc de l’argent jusqu’à ce que le projet fonctionne. C’est ce qu’on appelle un piège abscons (et pas ‘à cons’ bien que les ressort psychologiques soient les mêmes). 

Même si les développeurs connaissent les limites et les risques d’une technologie, ils ne seront jamais écoutés par leurs responsables. [Condescendance-on] Voyons, ils sont en dessous d’eux dans l’organigramme. Alors, ils ne savent pas. [Condescendance-off] Et pourtant eux savent que lorsque la jeune mariée est une vieille catin, les larmes du cocu coulent pour rien.

Laisser un commentaire