La bête aux millions d’yeux

La bête aux millions d’yeux

La place des caméras vidéos dans notre société pourrait faire l’objet d’un ‘Café philosophie’. Dans l’article précédent, j’abordais les caméras dans la sphère privée et leur multiplication sous prétexte de nouveaux services. Je n’ai pas abordé tous les sujets comme le fait que les équipements informatiques se déverrouillent maintenant avec notre image. Je me contentais d’effleurer la sécurité relative des traitements et du stockage des images prises.

Il y a bien des histoires autour de ces dispositifs privés. Mais les caméras ont aussi largement envahis la sphère publique. Dans ce cadre l’idée est d’aborder des éléments de sécurité. Comme dans la sphère privée, les caméras sont employées dans des situations qui nous auraient paru étranges il y a encore quelques années. Désormais, pompiers et policiers justifient leurs actions par des dashcams qu’ils portent sur eux.

Qu’est ce qui a mal tourné dans notre société pour que la parole d’un pompier ou d’un policier soit mise au même niveau que celle d’un alcoolique ou d’un délinquant ? Ces hommes et femmes qui apportent un lien, une sécurité dans notre société, doivent se protéger des attaques judiciaires avec des caméras. Autrement, leurs actions seront remises en cause par des hordes de trolls. 

Pointer l’exception en revendiquant qu’il s’agit d’une normalité est ce que font les manipulateurs. Diviser pour mieux régner. On monte les gilets jaunes contre l’État en provoquant des incidents et en obligeant policiers et gendarmes à une réponse équivalent pour mettre un terme au désordre. On fait passer des délinquants pour des victimes lorsque ceux-ci ont un accident après avoir nargué la Police. 

Les caméras de vidéosurveillance se sont aussi multipliées dans les villes. Ce ne sont pas elles qui vous défendront en cas d’agression. Au mieux, elles apporteront la preuve nécessaire pour faire jouer votre assurance. Elles font se déplacer la délinquance dans d’autres quartiers moins bien dotés en équipements de sécurité. Elles sont devenues la réponse unique et partielle au vrai problème de notre société : la perte de valeurs communes. 

Je ne remets pas en cause les caméras. C’est un outil qui apporte un début de solution. Nous ne sommes pas au même niveau que la Chine où celles-ci sont liées à des fichiers biométriques. Ainsi, si vous traversez un passage piéton alors que celui-ci était au rouge, vous êtes immédiatement sanctionné, financièrement. Suivant votre note sociale, vous serez repéré et arrêté dans un aéroport si vous êtes dissident. 

Je regrette que nous en soyons arrivé à ce niveau. On pourrait aller plus loin. La Chine nous le prouve. Peur de la caméra ou respect des autres. Cette société, bien que 20 fois plus nombreuse, se porte mieux que nous. Cela voudrait-il dire que le combo caméra et sanction financière soit la seule solution à nos problèmes de sociétés ? Le débat moral est ouvert mais il est rapidement caricaturé. 

Les caméras sont aussi présentes dans les environnements privés ouverts au public. Regardez dans les centres commerciaux. Officiellement, elles sont là pour protéger vos intérêts et arrêter les dangereux pickpockets. L’enjeu business est aussi évident. Couplé avec les bons logiciels, elles établissent la fréquentation des magasins, elles détectent les voleurs et permettent de prévenir les vigiles. 

Encore une fois, Amazon a décidé d’innover dans ce domaine pour optimiser notre monde. Des caméras placées dans des magasins de tests repèrent vos achats. Ce système, couplé à vos coordonnées bancaires, vous permet de prendre le produit en magasin et de sortir sans plus d’interactions. Le vigile vous souhaitera une bonne journée avant de plaquer au sol le type qui a essayé de chaparder une pomme. 

À défaut de valeurs morales communes, nous nous en remettrons à des intelligences artificielles qui superviseront nos actes. Je sais bien qu’il s’agit de bases de romans de science-fiction mais nous sommes en train de créer ces bêtes aux millions d’yeux, et je regrette de ne voir de meilleures alternatives. 

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